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Tu rêvais d’un monde meilleur. Lettre à un ami devenu petit patron.

Tu rêvais d’un monde meilleur. Je le sais, je te connais, t’es une personne bien intentionnée et tu y croyais réellement! C’est pour ça que t’as décidé-e de partir une petite entreprise qui aurait des valeurs différentes de celles des grandes multinationales ou de l’ancienne usine dans laquelle tu travaillais : Toi, tu ne délocaliserait pas les jobs comme la tienne l’a été ! T’allais acheter local, produire local et t’assurer que nos jobs restent ici parce que t’as vu trop d’entreprises partir dans les dernières années dans ta région et trop de gens se retrouver au chômage, dont toi-même. Ça a déchiré des familles, causé beaucoup de misère, pis c’est des actionnaires que t’as jamais vu de ta vie qui ont ramassé-e-s tout le cash au détriment des travailleurs et travailleuses dont tu faisais partie. T’étais en criss et prêt-e à faire changer les choses. T’avais compris-e que la mondialisation et le néolibéralisme, c’est de la merde, et on était d’accord là-dessus. Donc t’as parti-e ton entreprise pour t’assurer d’y résister et de sauver ta région malgré mes avertissements.

Ouais… T’as décidé-e un bon matin que t’allais faire partie de la nouvelle génération d’entrepreneur-e-s dynamiques, ces «personnes créatives et innovantes qui, par leurs idées, redonnent le souffle à l’économie», et que t’allais, en plus de faire de l’argent et de créer des jobs, être écolo-e, bien traiter tes employé-e-s pis être éthique sur toute la ligne.

 

Moi bein… de mon côté, je t’ai averti que tu te trompais royalement pis qu’on pouvait pas changer le système de l’intérieur et que t’étais mieux de devenir un-e wobblie et de t’approprier ton lieu de travail pour ensuite t’impliquer dans son autogestion et/ou de partir (ou te joindre à) une COOP autogérée si l’entreprenariat t’intéressait. C’était juste mon opinion. Je pense pas détenir la vérité non plus, mais moi, le système, je disais qu’y fallait se l’approprier collectivement, par et pour les travailleurs et les travailleuses, morceau par morceau, pour que la misère cesse. Mais t’était pas d’accord…

 

Dommage, en y repensant, j’aurais pu t’offrir une bière de plus pis en jaser plus longtemps et peut-être que j’aurais pu te faire comprendre pourquoi je disais ça. Mais en tout cas… là il est trop tard.

 

Ouais… Aujourd’hui, tu m’en parle à chaque fois qu’on se voit et t’es plus la même personne. Je pense par contre que tu commence à comprendre : Tu t’es fait naïvement avoir ! Toi comme tou-te-s les autre, vous vous êtes retrouvé-e-s exactement dans la situation opposée à celle que vous vouliez créer au départ, pis maintenant… ça me rend mal-à-l’aise parce que t’es rendu un-e boss de marde pareil comme tou-te-s les autres même si au départ, au fond de toi, je le sais que t’es toujours une bonne personne ! T’as juste des intérêts de classe de boss, pis c’est le système qui fait que t’es rendu-e de même. Si on t’enlevait ton entreprise et que tu recommençais à zéro demain matin, tu te joindrais à nous cette fois. Non ?

 

Alors pourquoi t’es devenu-e comme ça ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu veux que je te le dise ? Ok ! Voilà comment moi, le wobblie, l’anticapitaliste que t’as pas voulu écouter à l’époque, je vois ton histoire :

 

Tout d’abord, t’as démarré-e ton entreprise. Ça a été beaucoup de temps, d’argent, d’énergie, pis toi et les premiers et premières employé-e-s que t’avais, vous avez travaillé-e-s tou-te-s également, avec un salaire de misère et à faire des heures de malades (comme moi j’en fais avec le syndicat en plus de ma job), parce que vous y croyiez, au projet ! Malgré tout ça, tu t’es rapidement rendu-e compte que réussir dans un milieu éthique… c’est pas facile. Ça a pas pris beaucoup de temps pour que tu comprennes que t’aurais besoin de garder les salaires bas, y compris le tiens, si tu voulais que l’entreprise passe le cap des cinq ans. Mais en faisant ça, t’as créé de la pauvreté; la tienne et celle de tes employé-e-s ! Parce que travailler 55-60 heures semaines, ça coûte cher de resto, de gardienne, de psy, pis pour un-e ou deux que je soupçonne, dont probablement toi, d’alcool et de dope pour s’auto-médicamenter. Je me souviens de la première fois où tu m’as sorti (et je savais que t’allais le faire un jour) que ça te mettait en criss quand tes employé-e-s venaient te voir pour gagner plus ou avoir des congés ou des vacances alors que toi-même, tu te fendais le cul pour elles et eux et que t’en avais même pas autant, et qu’en plus, tu «prenait tout le risque» étant donné que t’étais enregistré et que pour toi, une faillite d’entreprise, c’était une faillite personnelle aussi.

 

Je comprenais ton point de vue et je te l’ai dit que c’est pour cette raison-là que l’entreprise privée était pas une solution à l’exploitation puisque plutôt que de se faire exploiter, on finissait par s’auto-exploiter. T’étais pas d’accord, tu disais qu’un jour, ça irait mieux et que ni toi ni tes employé-e-s ne se feraient exploiter par ton entreprise. Mais c’est pas ce qui s’est passé, hein ?

 

Te souviens-tu quand t’es arrivé-e en me disant que les subventions aux jeunes entreprises et les congés de taxes et d’impôts, finalement, c’était vraiment nécessaire ? On va s’entendre là… t’étais pas descendu-e bas au point de faire un don au PLQ encore (et j’espère que tu l’a jamais fait), mais c’était rendu clair pour toi que de demander aux jeunes entreprises de payer des impôts les empêcherait d’exister et que c’est aux citoyen-ne-s ou bien aux entreprises plus grandes, qui elles, en ont de l’argent, à payer ça. Je le savais que t’allais me le dire un jour. Et je te l’ai dit qu’en pensant comme ça, une fois de plus, tu créais de la pauvreté parce que t’appuyais maintenant l’agenda néolibéral, mais toi tu vivais dans le déni et me disait que non. Tu te disait encore «de gauche» parce que féministe et que tu voulais qu’on réinvestisse dans les écoles, le système de santé et l’économie durable et verte, et que tu donnerais toujours un salaire juste à tes employé-e-s par rapport au tien. Mais avec quel argent on réinvestirait, hein ? Les grosses entreprises en paient pas d’impôts et le système est incapable de faire quelque chose contre ça, pis tu le sais ! Et les travailleurs et travailleuses que tu payais 12$/h avaient pas les moyens d’en payer non plus. Je te disais que la seule solution, c’était de s’organiser pour se les réapproprier, les grandes entreprises; que c’était la seule façon de ravoir l’argent de notre travail, mais hélas, en tant qu’entrepreneur, c’était pas dans tes intérêts, donc tu l’as jamais fait ni soutenu. T’as toujours été assez anti-syndicaliste avec tes employé-e-s en fait. Non ?

 

Tu te souviens aussi de la fois où tu m’as dit que le salaire minimum à 15$/h, ça ferait en sorte de tuer toutes les petites entreprises «éthiques et qui créent des jobs» [sic] en région comme la tienne ? Bon sang que t’étais rendu un Boss ! Je me suis pogné solide avec toi cette fois-là, tu t’en souviens ? Je te l’ai expliqué pourquoi si tout le monde gagnait 15 $/h minimum, ça te ferait faire au final plus d’argent que présentement parce que tes revenus augmenteraient plus que tes dépenses en salaires, mais tu me disais que tu pouvais pas te le permettre «sauf si le salaire minimum montait pour tout le monde en même temps et que ça affectait finalement également toi et tes concurent-e-s». Mais c’est drôle, malgré que t’étais d’accord cette fois-là, je t’ai jamais vu dans la rue à appuyer une hausse substantielle du salaire minimum non plus, ni encourager les gens à y aller. Tu comprend pas c’est quoi, on dirait, les luttes de classes.

 

Anyway…

 

Ton entreprise s’est mise à croître depuis ce temps-là, et maintenant elle va bien. Tant mieux pour toi d’ailleurs ! T’as travaillé dure, je dois te l’accorder ! L’ennui par contre… c’est que tes employé-e-s aussi, y ont travaillé-e-s dure, et que maintenant que toi tu gagnes 50 000 $ par année (plus ton char à 70 000 $ au nom de la compagnie et tes huit ou dix voyages d’affaire dans des hôtels cinq étoiles annuels tout autour du monde et tes dîners d’affaires dans des restos à 25 $ du couvert deux ou trois fois semaine que t’entre pas dans ce 50 000 $ là pour faire croire à tes employé-e-s et à toi-même que tu gagne juste 50 000 $), elles et eux gagnent encore entre 25 000 $ et 45 000 $ par année.

 

Je t’ai demandé pourquoi, pour te challenger, tu t’en souviens ? Tu m’a répondu-e que c’était parce que avait assumé-e tout le risque avant de t’incorporer et que c’est toi qui avait monté toute l’entreprise, et donc que tu le méritais. C’est là que j’ai su que t’étais rendu un ***** de bourgeois, c’est-à-dire une personne qui s’approprie le fruit du travail des autres (parce que tout le monde a travaillé, pas juste toi ! Je travaille 70 heures semaines moi, c’est plus que toi, et je gagne 15$/h encore…) et qui fait travailler ses avoir et acquis (acquis par l’exploitation des autres, ne l’oublions pas) pour elle et qui peut maintenant continuer à recevoir certains revenus sans avoir à lever le petit doigt. Ouais… t’es rendu-e un-e parasite de la société, mais contrairement au assisté-e-s sociaux qu’on traite souvent à tort de parasites, toi tu PEUX travailler au lieu de te faire vivre par le travail des autres, et toi tu gagne beaucoup plus cher que les gens qui paient pour te faire vivre !

 

Ah ! Et laisse-moi t’expliquer une autre affaire et l’expliquer à tes employé-e-s en même temps, parce que je suis syndicaliste et que je pense qu’ils et elles devraient comprendre ça : Ton entreprise achète depuis un certain temps d’autres entreprises pour augmenter sa valeur et, comme t’en es l’unique propriétaire, bien un jour tu pourra tout vendre ce que t’as acquis (sans créer de job parce que t’achètes maintenant des entreprises déjà existantes) grâce au travail de tes employé-e-s qui elles et eux en retireront rien. On est d’accord ? Donc, c’est ça : Au final, si on calcule ça plus tout ce que j’ai mentionné plus haut, tu gagnes pas 50 000 $ par année; t’en gagne bien au-dessus de 100 000 ! Et t’as pas travaillé plus fort que beaucoup de gens qui en gagnent pas 30 000 $. T’es riche uniquement parce que t’es devenu-e le Boss à qui ses employé-e-s doivent tout parce que sans toi, «la compagnie qui les paie existerait pas». Le système t’as mangé ! T’es devenu comme tou-te-s les autres… Tu t’en rend juste pas compte.

 

Et le summum, c’est que maintenant que t’es rendu-e Boss d’une compagnie qui fait assez d’argent pour payer des impôts selon TES standards d’avant, et bien t’as changé-e d’idée sur ça aussi parce que «tes concurrent-e-s font de l’évasion fiscale et si ton entreprise en fait pas, tes concurrent-e-s vont gagner sur toi». Et une fois de plus, je te vois pas en train de militer pour que toutes les entreprises paient leurs impôts grâce à des lois internationales qui feraient en sorte que tu serais pas désavantagé par rapport à tes concurrent-e-s et que tu ne fermerais pas tes portes, hein ? C’est dommage, parce qu’avec le pouvoir que t’as maintenant, t’aurais beaucoup de moyens pour contribuer à la lutte. Mais non, j’imagine que toi, t’as pas le temps, tu fais du business ! Plein d’employé-e-s ont besoin de toi pour que la compagnie aille bien qu’ils et elles aient une job. C’est les autres, ceux et celles qui travaillent pas autant que toi (mais qui, en fait, par leur militantisme en plus de leur job, travaillent et risquent plus que toi), qui doivent faire ça, je suppose.

 

En tout cas ! Je me souviens qu’après que tu m’aie dit ça et que j’ai eu envie de t’envoyer promener, j’ai essayé une dernière fois de te faire comprendre ce que t’étais devenu et je t’ai demandé qu’est-ce qui restait d’éthique de ton entreprise. Ta réponse a été de te mettre à me vanter tes produits (qui sont excellents et que j’achètes, c’est pas ça le problème) fabriqués ici avec des matériaux écologiques et qui sous-traite ici plutôt qu’en Chine. Je t’ai alors demandé si tu croyais pas que, dans le fond, ton entreprise en était juste une dont le «branding» (sa marque de commerce) est «d’être éthique» et que tu le faisais pour attirer tes client-e-s mais qu’en réalité, tout ce qui se passait AU-DELÀ du produit lui-même l’était pas ? Et ça t’a contrarié-e. On s’est pogné une fois de plus là-dessus. Heureusement, on a réussi à se calmer parce que les deux, on est des adultes intelligent-e-s et capable de discuter et qu’on se connaît depuis longtemps. Je t’ai tout de même demandé si tu croyais encore qu’on pouvait changer le système capitaliste de l’intérieur par l’entreprise privée, et, tu m’a dis que «oui, mais…» et t’as déballé les arguments typiques d’une personne privilégiée qui croit vraiment que le fruit de son travail, elle l’a méritée seule, et ça se tenait pas vraiment debout ton affaire, désolé. Au fond… je le savais que t’avais compris, ça paraissait dans ta face. T’étais en train de réaliser que j’avais raison depuis le début; l’entreprise éthique et responsable, c’est un piège ! Ça prend de bonnes personnes et ça en fait des monstres. En voulant faire le bien autour de toi… t’as juste créé plus de pauvres, et pour paraphraser Robert Fusil : Y sont pauvres parce que t’es riche, pis t’es riche parce qu’y sont pauvres.

 

That’s it !

 

T’aurais pu partir une COOP autogérée ou bien te joindre à la lutte (et tu peux toujours, si t’accepte de tout vendre), mais tu l’as pas fait parce que… peut-être… à quelque part, t’avais pas vraiment d’intérêts révolutionnaires et que c’est peut-être pas la justice et le bien des gens que tu voulais plus que la renommée d’être un-e jeune entrepreneur-e éthique ainsi que le statut (et la BMW) qui va avec. Peut-être aussi, et je pense que c’est plutôt ça, qu’il te manquait plutôt seulement de connaissances pour comprendre vraiment comment le système fonctionne et que t’as simplement fait une grosse gaffe, comme plein d’autres personnes. La vérité c’est que je pourrai jamais le savoir. Mais maintenant, t’es pu de mon bord, et j’aimerais ça que tout le monde lise ce texte-là avant de partir une entreprise ou avant d’entreprendre une voie carriériste, que ce soit en politique ou en business, en espérant pouvoir faire changer les choses comme ça.

 

À vous tous et toutes : Vous vous trompez ! C’est pas comme ça qu’on change les choses ! L’entreprise éthique, c’est un piège !

 

Faut qu’on le comprenne enfin…

 

 

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Crédit Photo: Alexandre Shields, pour Le Devoir.

2 réponses
  1. Glock.
    Glock. says:

    Dites-vous bien une chose, on crève toujours tout seul.Alors qu’un entrepreneur ait le courage de bâtir un petit empire pour profiter de la vie ici bas y a rien de mal à ça. Et c’est pas sur ton lit de mort que ça va être le temps de se dire « J’aurais donc dû!! ». Et vous ridiculisez le risque que ces entrepreneurs prennent pour partir des entreprises qui emploient des gens à salaire. Mais ce que vous oubliez de dire c’est que si l’entreprise est en difficulté personne ne viendra à sa rescousse et surement pas les employés qui se trouveront du travail autre part. Vous dites que cet entrepreneur a créé de la pauvreté chez ses employés. C’est ridicule encore. Vous pensez que c’est pire de gagner 15$ l’heure en travaillant que de pas travailler du tout? Au contraire il a sorti de la merde plusieurs personnes. Et il pris tous les risques.On dirait que vous vivez dans une sorte de bulle déconnectée de la réalité en rêvant d’un monde égalitaire ou il n’y a pas d’abus et que tout le monde se respecte. Ouvrez les yeux et constatez…C’est une jungle régie par la loi du plus fort qui mangent les plus faibles. Et c’est pas prêt de changer l’être humain est pas encore assez évolué pour passer à un autre stade et croyez-moi que je ferai pas parti des martyrs sacrifiés pour la « bonne cause » …lol

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